vendredi 8 avril 2016

Culture : En marge de Diên Biên Phu : Nous autres Puôc

Diên Biên Phu est le site de la première victoire d’un pays colonisé sur un pays colonisateur.
Aujourd’hui, il est placé sous la tutelle administrative de la province de Diên Biên qui compte beaucoup de groupes ethniques minoritaires, dont les Puôc.

Le nom Diên Biên Phu a fait le tour du monde. Il figure dans les dictionnaires usuels d’un grand nombre de pays. Le Petit Larousse, par exemple, parle ainsi de la bataille de Diên Biên Phu : "13 mars - 7 mai 1954 : défaite française pour le Viêt-minh dans le haut Tonkin, suivie par les Accords de Genève, elle marque la fin de la guerre d’Indochine".

Parmi les groupes ethniques minoritaires à Diên Biên, le groupe majoritaire est constitué par les Thai qui prédominent d’ailleurs dans le Tây Bac (Nord-Ouest) montagneux.
L’un des groupes les moins nombreux, celui de Puôc, mérite d’être mieux connu des peuples frères du Vietnam et de retenir l’attention des ethnographes.

Une fille en tenue de l’ethnie Puôc.

Une population de 23.000 personnes

Selon les recensements démographiques en 2009, les Puôc, au début appelé Xinh Mun, Xa ou Pua, comptent 23.278 personnes, présentes dans 22 des 63 villes et provinces.
Ils appartiennent au groupe ethnolinguistique austro asiatique (Môn-Khmer). Ils comportent deux branches : les Dza et les Nghet. Ils habitent majoritaiement dans trois provinces Diên Biên, Lai Châu et Son La, régions à proximité de la frontière Vietnam-Laos et traversée par la rivière Noire.

Leurs hameaux qui regroupent chacun une dizaine de foyers sont disséminés dans l’enceinte des villages Thai. Les maisons des Puôc, paillotes sur pilotis, sont caractérisées par leur toit bombé rappelant une carapace de tortue.
L’agriculture reste en partie primitive. Beaucoup de foyers pratiquent encore le rây ou la culture sur brûlis cultivant le maïs, le riz et le cotonnier. On emploie des instruments rudimentaires, même le houx et le bâton pour creuser des trous d’ensemencement.

La famille des Puôc est patrilinéaire, monogamique. Le marié doit habiter chez sa femme de six à huit ans pour servir sa belle famille avant de revenir chez lui avec se femme. Les femmes accouchent, accroupies près de l’âtre.

Le cordon ombilical est mis dans un tube de bambou qu’on suspend en cachette à un arbre dans la forêt. Quand une personne est morte, on tire un coup de fusil pour annoncer son décès à tout le village. Un garçon de la famille jette trois cailloux de l’âtre sur l’autel des ancêtres pour exprimer la colère de Génie du Foyer à cause de la perte d’un de ses sujets.
Le corps du mort est lavé avec une décoction d’herbes odorantes. On met quelques sapèques dans sa bouche, pour son voyage dans l’au-delà.

Animisme et polythéisme

La vie spirituelle des Puôc est marquée par l’animisme et le polythéisme. Le principal culte est réservé aux ancêtres, de deux générations, parents et grands-parents. Les ascendants à partir des arrières grands-parents sont devenus les esprits du rây et du hameau.
L’autel des ancêtres occupe le coin d’honneur de la maison. Près de là, dans la cour, on dresse une petite case abritant l’autel des ancêtres de la belle famille.

Des vétérans vietnamiens visitent en mars dernier la colline A1, une des positions militaires les plus fortifiées dans la bataille de Diên Biên Phu en mai 1954.

Au temps de la colonisation française, le Puôc était le paria des parias. Menacé d’extinction par le colonisateur français, méprisé par les peuples frères, le peuple Puôc a été sauvé par la Révolution d’Août 1945 dirigée par l’Oncle Hô (1) qui avait libéré le pays et lui a rendu sa dignité.

Depuis le gouvernement s’est efforcé de liquider l’arriération mais les progrès sont lents à cause des difficultés économiques nationales, de son isolement, de 30 ans de guerre et surtout des préjugés millénaires.
Quoi qu’il en soit les Puôc, aux côtés d’autres minorités ethniques du Nord-Ouest ont participé avec enthousiasme à la guérilla contre l’offensive française, préparant le terrain pour Diên Biên Phu.

Nous publions ci-dessous un poème de cette époque écrit par un Puôc inconnu (traduction de notre regretté ami Georges Boudarel) :

Nous autres Puôc

Qui prétend que nous sommes niais,
Nous autres Puôc ?
Qui insinue perfidement
Que nous craindrions l’ennemi ?
Notre misère, notre faim,
La faute en est aux anciens chefs.
Sans coupe-coupe et sans tissu,
Comment avoir la vie facile ?
Nombreux pourtant sont chez nous
Les garçons à la flèche sûre,
Les filles à la navette habile.
Bien des gens montent dans nos hameaux
Pour des achats ou des trocs.
Notre bouche ignore les beaux discours
Tant de ruisseaux parlent pour nous !

Nos filles à nous, Puôc, n’ont pas de fleurs
Brodées dessus leurs jupes.
Leurs fleurs ce sont leurs lèvres
Et leurs yeux et leurs seins.
Que celui qui veut nous connaître
Ne craigne pas les sentiers raides.
Il entendra chez nous
Le chant des cordes et du bambou.
Etroites sont nos cases, mais vastes nos forêts.

Aux jours de chasse,
Les furets et les quartiers de cerf
S’amoncellent dans nos cours.
Notre hameau de résistance
Caché en plein cœur de la jungle
L’ennemi peut venir renverser la montagne
Et raser la forêt
Jamais il n’en verra même une seule case.
Mais au retour sur son chemin nos guérilleros seront là
À l’attendre.

Pour nourrir l’Armée populaire,
Nous autres Puôc,
Nous avons plus de riz que quiconque.
L’Oncle Hô à notre tête,
Nous voilà devenus habiles,
Nous qui depuis toujours savions déjà
Faire tant et tant de choses,
Nous qui depuis toujours savions déjà
Faire tant et tant de choses. Bien autant que les Mèo !
Bien autant que les Tày !
Nous autres Puôc, nous aimons nos villages,
Et haïssons l’ennemi,
Nos mains sont patientes,
Nos cœurs pleins d’amour pour nos enfants.
À trop nous courber, le dos nous fait mal.
Le jour est venu de nous redresser.
À jamais.


Source : CVN



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